Inégalité des chances: un passé compliqué, un futur pas si simple

I

« Laissez filer votre passé antérieur si vous voulez un futur simple. » Cette phrase de Mourad Benharrats est la première citation sur le minimalisme que nous avons publiée. Nous l’aimons encore beaucoup, mais aujourd’hui elle nous fait penser aux gens pour qui ce n’est pas simple de laisser filer le passé antérieur. Une personne qui a déjà subi de la discrimination, ou en éprouve dans son présent, a plus d’obstacles à surmonter que ce que nous avons eu à vivre sur notre route vers un futur simple. C’est l’inégalité des chances.

Musique à écouter pendant ou après la lecture de ce billet (il se peut que l’écoute simultanée ne soit pas possible): Mohamed Abozekry & Heejaz Extended – Serague

L’inégalité des chances

Les manifestations aux États-Unis et ailleurs dans le monde contre la violence policière envers les noirs ont fait ressortir toute une gamme de problèmes reliés à la discrimination et au racisme. Les témoignages de personnes de minorités visibles contribuent à une sensibilisation et une éducation quant à la réalité qu’ils vivent.

Nous voulons participer à la discussion en parlant de l’inégalité des chances. Pourquoi? Parce que nous sommes conscients que le minimalisme est un choix, celui de repérer parmi ses avoirs et habitudes ce qui nous est indispensable. Cependant, ce n’est pas une démarche que tous peuvent faire puisque pour certains, l’essentiel n’est pas acquis.

Une des conséquences directes du racisme et de la discrimination est de réduire cette égalité des chances, par exemple dans la recherche d’un emploi, d’un logement, d’une promotion ou devant les corps policiers. L’inégalité des chances peut aussi avoir des origines historiques et systémiques – par exemple, chez les autochtones au Canada – ou être le résultat d’autres formes de discrimination ou d’embûches de la vie. Les séquelles se répercutent parfois sur plusieurs générations.

Une illustration

Une analogie partagée sur les médias sociaux même avant les manifestations nous a particulièrement interpellés. Dans une vidéo américaine, de jeunes adultes sont sur la ligne de départ d’une course informelle pour gagner 100$. Avant de donner le signal, l’animateur demande aux concurrents de prendre deux pas en avant pour chacune des affirmations qui s’appliquent à leur vécu. Par exemple :

  • vous avez été à une école privée
  • vous n’avez pas eu à aider votre famille financièrement
  • vous n’avez pas eu à vous préoccuper de savoir d’où viendrait votre prochain repas

Puis, toujours avant de signaler le départ, l’animateur demande à ceux qui ont fait des pas de se retourner et constater leur longueur d’avance sur les autres. Il explique que cet avantage ne résulte nullement de leurs actions ou décisions personnelles. Et qu’il en était de même pour ceux loin à l’arrière; cela ne découlait pas de leurs comportements ou choix. 

L’idée de l’exercice est de rappeler que même si on se fait dire régulièrement qu’en travaillant fort et en prenant les bonnes décisions, on peut accomplir tout ce qu’on veut, ce n’est pas toujours le cas. Il ne faut pas conclure que ceux qui ne réussissent pas comme nous ont nécessairement fait les mauvais choix. En fait, plusieurs sont partis avec un retard qui n’a rien à voir avec leurs décisions.

Citation relative à inégalité des chances : En ouvrant les yeux et les oreilles, et en ayant le cœur réceptif, apprenons à reconnaître les défis et la souffrance liés aux inégalités. Arrière-plan: pions de verre bleu
Photo : Renato Pozaić

À l’école

Ma carrière (Julie) dans le milieu de l’éducation m’a permis de constater l’inégalité des chances parmi les élèves que j’ai côtoyés pendant une trentaine d’années. Je vais souligner quelques petites initiatives mises en place pour réduire l’effet de cette inégalité.

L’accès à l’école est gratuit pour tous en Ontario et la grande majorité fréquente celles financées à même les fonds publics. Par le passé et peut-être encore aujourd’hui, les familles pouvaient bonifier l’expérience en payant, par exemple, pour des excursions et voyages et de l’équipement spécialisé (calculatrices scientifiques, matériaux pour les arts, etc.). Le ministère de l’Éducation a décidé en 2011 de rendre l’éducation tout à fait gratuite en ne permettant plus aux écoles d’exiger des frais pour les activités liées directement à l’apprentissage. 

À l’école où j’étais directrice, nous avions pris la décision de mettre en œuvre ce règlement dans son esprit le plus large et de ne plus autoriser d’activités payantes. Le personnel enseignant s’est ajusté et a trouvé des activités plus abordables qui pouvaient s’intégrer à même le budget de l’école pour appuyer l’enseignement. Et quand ce n’était pas possible, il s’agissait de repérer les fonds de manière collective, et non individuelle. Par exemple, un voyage de fin d’année dans une grande ville pour les classes de la 8e année a été organisé gratuitement pour tous grâce à des dons et des campagnes de financement. 

Avec le soutien du personnel, ces activités ont permis aux élèves de se rassembler, d’entreprendre du leadership et de mettre de l’énergie pour le succès des activités, comme les soupers spaghettis communautaires. Par le passé, les élèves (ou les parents) qui n’avaient pas les moyens d’effectuer un tel voyage ou autre activité devaient expliquer leur situation à l’enseignant pour obtenir de l’aide financière de l’école. Ou ils trouvaient une excuse pour l’éviter. Ils n’étaient pas sur la même ligne de départ que les autres. 

Cette visite offerte gratuitement a permis à tous de participer, peu importe leurs circonstances financières, et sans faire demande de charité à la direction. Plusieurs parents nous ont remerciés indiquant que c’était le premier voyage hors de la communauté pour leur enfant. L’école a servi à égaliser les chances.

D’autres initiatives ont laissé des marques positives. Par exemple, les élèves recevaient un chandail sportif de qualité à l’effigie de l’école à leur arrivée, ce qui encourageait un sens d’appartenance tout en fournissant un élément de base pour les cours d’éducation physique.

Une autre idée fut de rendre les produits d’hygiène féminine accessibles gratuitement à l’école. Pourquoi? N’ayant pas les biens nécessaires, certaines filles s’absentaient pour cette raison. En mettant un panier dans une salle de bain où chacune pouvait se servir pour dépanner sans avoir à demander à un adulte, un besoin réel était adressé. Ce sont des dons qui l’ont permis : de compagnies de produits hygiéniques, d’un organisme communautaire, de parents, et d’une pharmacie locale, tous approchés avec discrétion. 

Ce sont là des actions concrètes que le personnel de l’école, sa communauté et les élèves eux-mêmes ont pu faire pour surmonter des obstacles auxquels font face des personnes n’ayant pas eu les mêmes chances que les autres pour entreprendre leur vie. Sans résoudre tous les problèmes, ces gestes ont aussi contribué à l’empathie des membres du personnel et encouragé d’autres initiatives pour amenuiser l’effet de cette inégalité des chances. Je les remercie d’avoir embarqué dans cette vision d’une école vraiment gratuite pour nos élèves.

Maintenant à la retraite, j’ai pu observer, comme beaucoup d’autres, qu’il reste beaucoup à faire. La période de confinement a fait ressortir ces inégalités présentes à l’école, même si – ou parce que – les élèves ne pouvaient pas s’y rendre. On pense aux jeunes qui comptent sur de la nourriture fournie à l’école ou ceux qui n’ont pas un environnement familial propice à l’apprentissage. 

Un exemple frappant qui relève des décisions prises par les dirigeants scolaires est celui de l’équipement informatique. Dans les conseils scolaires de notre région, les cours à distance ont débuté une semaine après la fermeture des écoles. Celles déjà équipées d’ordinateurs portables les ont prêtés aux élèves qui en avaient besoin. Nous étions surpris de voir que dans une autre province, les cours ont démarré en ligne plusieurs semaines après la fermeture des écoles et le ministère demeurait à l’étape de la réflexion quant à prêter ou non de l’équipement aux élèves.

Que faire?

La première chose que nous puissions tous faire est de comprendre la réalité des gens qui vivent avec plus d’obstacles que nous, qui subissent de la discrimination raciale ou autre, qui n’ont pas la chance de pouvoir faire les mêmes choix, minimalistes ou autres, que nous. En ouvrant les yeux et les oreilles, en ayant le cœur réceptif, il est possible d’apprendre à reconnaître les défis et la souffrance que les inégalités sociales peuvent engendrer.

Ensuite on peut réfléchir à ce qu’on peut réaliser dans notre milieu de travail, notre école, notre communauté. Même si on n’œuvre pas dans une école, on est peut-être un parent avec quelque chose à dire.

Enfin, il faut exercer son droit de vote. Les exemples scolaires mentionnés ci-dessus découlent des choix faits par nos élus, comme pour bien d’autres aspects de nos vies.

Ainsi nous serons plus nombreux à pouvoir laisser filer notre passé antérieur pour obtenir un futur simple.

Ressources :

Vidéo de l’exercice de la course inégale

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10 commentaires

  • Bravo à ton personnel pour ces initiatives dans ton école Julie!
    Rendre l’apprentissage plus équitable doit devenir un réflexe et c’est réconfortant de voir que la pandémie a permis de voir que c’est tout à fait possible dans le système scolaire! Ce conseil n’a pas eu à penser deux fois pour prêter les ordinateurs portables (achetés par des fonds publics) aux étèves qui en avaient besoin. C’était une valeur acquise.
    La notion d’équité se transfère facilement dans notre milieu familial. Ce n’est pas toujours vrai que tous d’une même famille aient des chances égales pour toutes sortes de raisons! Chaque personne peut contribuer à la dignité et au confort des siens par ses gestes et paroles.

    • Oui, la notion d’équité dans les familles mérite d’être soulignée. J’aime bien ta dernière phrase: “Chaque personne peut contribuer à la dignité et au confort des siens par ses gestes et paroles.”

  • Billet particulièrement intéressant, Julie. Je suis honorée de te connaître, bravo, tu as su faire une différence positive dans ton milieu.
    Et belle découverte musicale également en ce qui me concerne!
    Merci!

    Michelle

    • Mohamed Abozekry est une découverte récente pour moi aussi. À suivre!
      Merci pour les mots gentils – j’étais bien entourée et appuyée dans mon travail.

  • Quelle belle réflexion ! Vous avez le tour de nous amener à réfléchir sur les sujets du jour. L’exemple de l’école nous démontre que chacun peut apporter quelque chose. Espérons que nous n’assistons pas à un feu de paille mais une marée de fond.

    • L’image est bonne: c’est une marée de fond qui peut amener des changements durables. À chacun de faire une différence positive.

  • Je trouve ce billet particulièrement touchant et bien illustré. Combien souvent on se donne bonne conscience en pensant que les gens éprouvés sont responsables de leur sort. Qui sommes-nous pour juger? Si on connaît l’abondance, soyons plutôt dans la gratitude et demandons-nous comment on peut faire une différence pour contrer toutes formes d’inégalités. Julie, nous t’honorons pour nous avoir si bien dirigés dans cette initiative de rendre l’école gratuite pour tous. Certes, on a dû faire preuve de créativité à l’occasion et étirer nos budgets de section afin d’équiper tous les élèves en évitant de cibler la différence. Nous sommes très contents d’avoir pu contribuer de quelque façon à faire de notre école un lieu plus équitable. Merci de mettre en lumière ces bons souvenirs. Continuons de faire le bien en s’inspirant des réussites pour modeler notre futur. Cette pandémie nous ouvre les yeux sur beaucoup d’injustice. À nous de faire notre modeste part.

    • Merci Josée pour ce message; j’ai bien aimé mes années à travailler avec cette communauté scolaire formidable.
      J’aime bien ta deuxième phrase. C’est trop facile d’oublier les inégalités sur lesquelles les gens n’ont aucun contrôle.

  • Merci à notre directrice qui nous a guidés à rendre notre école plus équitable. Maintenant, c’est à nous de poursuivre cette mission dans la communauté.

    • Oui, comme tu le dis bien, à la retraite, la mission se poursuit dans la communauté.
      J’ai apprécié travailler avec une équipe au grand coeur qui a vite compris l’importance de notre philosophie de gratuité.

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